Potentiel d’abus et de dépendance de la méthoxétamine

Publié le 24 juillet 2013


 Extrait du compte rendu de la Commission des Stupéfiants et Psychotropes de l’ANSM du 21/03/2013

 L’ANSM précise que la consommation de méthoxétamine est en forte augmentation depuis quelques mois. Le CEIP de Poitiers a été chargé d’évaluer le potentiel d’abus et de dépendance de cette substance, proche de la kétamine.

Le professeur Bernard FAUCONNEAU (CEIP de Poitiers) indique que la méthoxétamine se présente sous forme de poudre blanche, disponible sur internet depuis 2010, sous les noms de « M-ket », « Kmax », « Mexxy » ou encore « Special M ».Elle est qualifiée de NPS (new psychoactive substances), « designer drugs », « legal highs » ou encore de « research chemicals ». Elle est parfois appelée « legal ketamine ». Le nom chimique est 2-(3-méthoxyphényl)-2-(éthylamino) cyclohexanone. Elle présente une similitude importante avec la kétamine, au sein de la famille des arylcyclohexylamines. La synthèse de la méthoxétamine a été publiée il y a un an. La présence d’une impureté a été notée, sans que l’on en connaisse la toxicité. Les effets chez l’homme sont voisins de ceux observés avec la kétamine. La méthoxétamine est décrite, sans preuve réelle, comme inhibiteur des récepteurs NMDA (N-méthyl-D-aspartate) et inhibiteur de la recapture de la dopamine. Une seule expérimentation a été menée in vitro. La méthoxétamine agit sur le récepteur de la NMDA et le transporteur de la sérotonine. En revanche, aucune action sur le récepteur et le transporteur de la dopamine n’a été notée. Des études in vivo apparaissent ainsi nécessaires. La première publication des effets toxiques date de fin 2011.

Les effets classiquement observés sont les suivants :

  • état dissociatif ;
  • analgésie non accompagnée par une perte de la conscience ;
  • tremblements, hallucinations, confusions, pertes de mémoire ;
  • agitation, somnolence, nystagmus ;
  • tentative de suicide ;
  • toxicité sympathomimétique.

Les effets de la méthoxétamine semblent plus tardifs (une vingtaine de minutes), ce qui peut inciter à une ré-administration. Ils sont par ailleurs plus longs (2 à 3 heures). Il n’y a pas d’atteinte du tractus urinaire et de la vessie, contrairement à la kétamine, mais le recul reste faible. Un syndrome cérébelleux (ataxie) a été noté. Il n’y a pas d’études ADME (Absorption, Distribution, Métabolisme et Elimination) .L’administration est principalement nasale, orale, plus rarement IV, IM et de manière anecdotique rectale. Les doses-types utilisées sont variées. Le potentiel d’induction de dépendance n’a pas fait l’objet d’étude. Une dépendance psychique avec tolérance pourrait être constatée, à l’instar de la kétamine. Certains usagers ont remplacé la prise d’opiacés et amphétamines par la méthoxétamine. Des comportements compulsifs sont également décrits sur les forums. L’offre sur internet est en augmentation depuis un an.

En France, ont été enregistrées 4 notifications par le réseau des CEIP en 2011, 8 notifications en 2012, 1 notification (1 décès) en 2013. Il s’agit majoritairement d’hommes (10 cas), d’un âge moyen de 26,5 ans (14 à 38 ans). La consommation s’effectue généralement par sniff (au moins 6 cas), par voie orale (2 cas) et par voie IV (1 cas). Les signes cliniques sont ceux décrits dans la littérature. 1 cas de crise comitiale, 1 cas d’AVC sur un terrain d’anévrisme, 1 cas de réadministration et 1 décès ont été enregistrés. Un homme de 38 ans, toxicomane et alcoolique, est en effet décédé par asphyxie mécanique et suffocation, avec présence de lésions traumatiques diffuses et des morsures de la langue. La méthoxétamine a été retrouvée à une valeur de 9 μg/ml, valeur proche de celle constatée dans le cas du décès suédois. La présence de doses thérapeutiques (ou infra thérapeutiques) de fluoxétine, zolpidem, diazépam a été relevée. L’alcool était en revanche négatif. Un dépôt blanchâtre a été signalé, indiquant que la méthoxétamine a peut-être été sniffée. La méthoxétamine a également été retrouvée au niveau stomacal.

En France, 6 cas ont été observés en 2012 hors CEIP, dont 5 cas au CAP d’Angers et 1 cas à Garches. SINTES (Système d’Identification National des Toxiques Et Substances) a collecté deux échantillons.

En Europe, des cas d’intoxications ont été rapportés en Suisse, Italie, Pologne et Royaume-Uni. Au Royaume-Uni, deux décès relatés par la presse ont été observés par noyade en mars 2012 dans un contexte d’intoxication à la méthoxétamine, qui pourrait être à l’origine du classement provisoire de la MXE au Royaume Uni. Deux décès ont plus récemment été observés : chez une jeune femme de 27 ans qui avait associé la méthoxétamine avec le « benzo fury », et chez un jeune homme de 20 ans qui s’est noyé. En Suède, un cas de décès a été publié, avec une concentration de 8,6 μg/ml, soit une concentration 20 fois supérieure à celle de ses quatre amis.

Aux Etats-Unis, plusieurs cas ont été rapportés dans les publications scientifiques. Un cas de décès a été relaté par la presse avec une association méthoxétamine et alcool.

L’achat est facile. La légalité (ou le non contrôle) entretient une fausse idée de sécurité. Les effets toxiques sont importants et les décès sont vraisemblablement plus nombreux que ceux recensés. La production est asiatique. La commercialisation s’effectue via le Royaume-Uni, avec une distribution vers l’Europe et les Etats-Unis. Le prix moyen est de 30 euros le gramme. La vente s’effectue principalement par internet. La présence d’impuretés, potentiellement toxiques, produites lors de la synthèse et à concentration variable, est à redouter. Le service des douanes ne produit pas de statistiques car ce produit n’est pas classé sur la liste des stupéfiants.

La méthoxétamine est classée comme stupéfiant dans différents pays (Russie, Suisse, Suède, Japon, plusieurs Etats des Etats-Unis…). Des projets de classement sont en cours d’examen (Allemagne).

L’utilisation de la méthoxétamine s’effectue uniquement dans un cadre festif. Le délai d’apparition retardé des effets fait craindre un risque de ré-administration et de surdosage. La durée de l’effet est plus longue qu’avec la kétamine. Peuvent être observés un effet sympathomimétique avec hypertension, un effet sérotoninergique avec convulsions et un syndrome cérébelleux durable associé à un nystagmus. La méthoxétamine peut en outre être associée avec d’autres substances. Les cas d’intoxications et de décès sont, dans un tel contexte, sous-notifiés.

Les données pharmacologiques peuvent apparaître insuffisantes pour évaluer la méthoxétamine et l’inscrire sur la liste des stupéfiants. Cependant différents arguments peuvent être avancés pour justifier ce classement :

  • absence d’intérêt thérapeutique démontré ;
  • risque toxique manifeste, avec cas de décès ;
  • effets pharmacologiques et toxiques de la méthoxétamine proches d’autres arylcyclohexylamines déjà sur la liste des stupéfiants ;
  • toxicité d’une impureté de synthèse inconnue ;
  • prise de risque lors de l’auto-administration (surdosage, complications somatiques, contamination infectieuse par échange de matériel)
  • classement permettant la répression du trafic.

La Commission des stupéfiants et psychotropes rend, par 12 voix pour et 1 voix contre, un avis favorable à l’inscription de la méthoxétamine sur la liste des stupéfiants.

 

Nicolas AUTHIER


PARTAGER CETTE PAGE